30 December 2011

Spéciale musique et harraga: Sardinia harraga


Il s’appelle Azzedine Nebili, Azzou de son nom d’artiste. Et avec Ismaël et DJ BDRI il forme le groupe rap des Hood Killer actif sur la scène algérienne depuis 1998. Harraga est l'un des ses derniers morceaux, consacré aux enfants des quartiers populaires d’Annaba partis au cours des cinq dernières années sur la route de la Sardaigne, en Italie. Cette chanson est un voyage, «un voyage vers la Sardaigne». C’est Azzou qui le dit dans son texte: «Viens, je vais te dire comment nous n’étions pas loin d’y rester.» Dedans il y a tout. La peine d'une vie sans perspectives et le choix, presque inévitable, de brûler la frontière. «Mon destin est le bateau, mais je pars le cœur lourd, pardonne-moi maman, papa pardonnez-moi, j'aime mon pays, mais Dieu a décidé pour moi.» Le reste est une sorte de reportage. L'organisation du voyage avec ses amis, l'achat du bateau et du GPS, la peur de mourir en mer, les prières, et enfin le sauvetage au large de la côte de la Sardaigne. Comme référence à l’Italie il n’y a que le centre de détention d’Elmas, près de la ville de Cagliari, et une expulsion qui arrive après dix jours même si «tu dirais dix ans» après toutes les humiliations subies. Liés comme des moutons et traités comme des lépreux: «un Italien vient vers nous et parle par gestes, il nous parle de loin comme si nous avions la peste.» Pour Azzou, comme pour Lotfi, le morceau se termine avec une dédicace aux centaines de jeunes d’Annaba disparus en mer. «Nous remercions Dieu, nous sommes sauvés, regarde ceux qui sont morts, leur vie s’est terminée sans un sens, une mère attend son fils et un poisson l’a mangé.» Une bonne écoute. Et une bonne lecture, car vous trouverez ci-dessous le texte intégral traduit du darija algérien.

Sardinia Harraga

Rana michna harraga, ma7gourin
min lhem ma7gourin min lfa9r,
ma7gourin min l7hogra el lhem ou chommage.
Ou choufet rana hne fi bledna
bass 7aichin blè ma3na
ou 3leh mousta9bel met3na dha3.
El masir mte3i houwa el flouka,
bass raya7 foug gelbi,
yomma sem7ini,
baba seme7ni,
bledi n7ebbek
bas allah ghaleb.

Hedhi voyaja,
voyaja el Sardinia.
Arwa7 na7kilek
grib le ro7na feha.
Estanna rabby
ou b3inina chofna el mout.
Yokolni el doud
ou meiekelnich el 7out!

El biben ma9foula
ou da3wa mahlouka.
Gult mei:
“Foukha ghir el harba
fi flouka.”
Mele tlemine
fi 3achra min nes,
chrina flouka,
motour ou GPS.
5airna el risk
5atalk el koul triste
puisque 3aichin fil hem 3alla piste.
Mele b3id 3alla plage ou b3id 3al cap
tlighine fi 3achia
el koul
fi Wed Bou9rat.
Fi flouka g3adna face a face
b5adhna,
lbled mta3 zit
ou el capa ou el mekla m3ana.
Ki s5oun el moutour
el bred ken fi ghelbi.
“Ye weldi - yomma t3aiet -
weldi golli.”
Ndemet bsa7,
ouchia el flouka mchet,
fakkretni ouch9asit
fi hedhe el 7ayet,
fakkretni fil diplome
eli 3omri me7dimt bih,
m3alleg fil 7it
nebki ki nchouf lih,
tfakert el fo9r choufet ou ltahrag
goult: “Koun nog3ad lehne
nwelli serra9.”

Fil flouka 9rit
ouchna3ref mil 9oren
nsit chweye
min hemmi
ou nsit eli ken.

Hedhi voyaja,
voyaja el Sardinia.
Arwa7 na7kilek
grib le ro7na feha.
Estanna rabby
ou b3inina chofna el mout.
Yokolni el doud
ou meiekelnich el 7out!

4 soueya3 na7kilek apris
dima raje
lb7ar ken kalm ou zid ba3d hej,
les vagues darrou bina
miskina seffina
melgetech eddir bina.
Est ce que nebkiou 3alehe
wele hia tebki 3alina?
Na7kilek
el mout chofneha me bin 3inina,
el ma d5al lil flouka
5arrijneha bil bidoun,
7bess el Gps,
7bess ettelifoun.
Eli kouna harib minhom
tmenit ya7kmouna,
ness bissouaredha
lil mout eb3athouna.
El temma a5reft ro7i miit
ou golt: “3omri ra7”
fakkert oueldia
ou tlobt minhom sme7,
lmzia rabbi,
soub7annou,
mensenech,
d3aou el weldin ouaslo
blè Gps.

Chofna babour jei min lib3id,
frra7na ou 3aiatna
ou goulna: “Espoir jdid”
rja3t fina rou7.
Tel3ouna ou weklouna,
deouena ou ghattouna,
el sardinia waslouna,
far7an bas meni fehem wellou.
Arwa7 na7kilek s7aibi
fina oujderou

Hedhi voyaja,
voyaja el Sardinia.
Arwa7 na7kilek
grib le ro7na feha.
Estanna rabby
ou b3inina chofna el mout.
Yokolni el doud
ou meiekelnich el 7out!

Ghaslouna kima itaghsel gasch el bala
bkit 3al
ouled bledi
fi hedh el 7ala,
rabtouna kil ghnem
ou deouna li center
ebki ye Yoghurta ebki ye 3antar,
pourtant rani dzazairi
ou ghelbi 7ar
ma5reftech kifech
armit rou7i fi nar,
ou goulou 3alia 7arrag
ou ene houwa el ma7roug
iefhemni ghir eli jerreb kifi ene
ou idhou9.
3addeou 3achra eyem fi centre
tgoul 3achra snin
fil bled 7attouna
fil la3bed el maf9oudin,
weldinne michhom 3arfin
meitini wele 7ayn
akhtar min 7rigt el miit
7rigt el ghaybin.
Jene talieni
yakhi m3ana bili geste,
yahdher min lib3id
tgoul 5aief min la peste.
El temma fhemt belibeside ou zar9ouna lemouna kil bagages
beh lbled leiraj3ouna.
Ahna kimeken el 7amdoullah
rana mna3na
chouf eli metou
ou 7iethom fardet ble ma3na,
el oum eli testana fi weldha
ou l7out kleh.
Ye jeune idhe dhia9at 3alik
arja3 lillah.

Hedhi voyaja,
voyaja el Sardinia.
Arwa7 na7kilek
grib le ro7na feha.
Estanna rabby
ou b3inina chofna el mout.
Yokolni el doud
ou meiekelnich el 7out!
Sardinia Harraga

Nous sommes partis harraga, fatigués
du malheur et de la misère,
fatigués du mépris, la honte et le chômage.
Mais tu as vu, nous sommes ici dans notre pays
pourtant notre vie n’a pas de sens,
l'avenir est déjà perdu.
Mon destin est le bateau,
mais je pars le cœur lourd,
Maman pardonne-moi, pardonnez-moi mon père,
Je t'aime mon pays, mais Dieu a décidé pour moi.

Il s'agit d'un voyage,
un voyage en Sardaigne.
Allez viens, je vais te dire
comment j’ai failli y rester.
Dieu nous a sauvés,
nous avons vu la mort de nos yeux.
Que les vers me mangent et non les poissons!

Les portes sont fermées
et le destin est en ruine.
Je me suis dit:
"Je n’ai plus qu’à m'échapper sur un bateau."
Nous nous sommes réunis, une dizaine de personnes
nous avons acheté un bateau,
un moteur et un GPS,
Nous avons choisi le risque,
parce que nous étions tous tristes
de vivre dans la honte,
Donc, loin des plages
nous nous sommes retrouvés tous dans l'après-midi
à Oued Bouqrat.
Dans le bateau nous nous sommes assis
l’un devant l’autre, entre nous, nous avions avec nous
des bidons de pétrole et d’aliments.
Le moteur était chaud,
mais dans mon cœur il faisait froid.
«Mon fils - ma mère a appelé -
dis-moi mon fils. "
Je regrettait mon choix,
mais maintenant le bateau était parti,
me rappelant ce que j'avais vécu
dans cette vie,
il m'a rappelé le diplôme
avec lequel je n'ai jamais travaillé,
il est accroché au mur
et je pleure rien qu'à le regarder,
il m'a rappelé la pauvreté
que j’ai vue quand j'ai dit:
"Si je reste ici je deviens voleur."

J'ai lu dans le bateau
Ce que je connaissais du Coran
pendant un certain temps j'ai oublié mes malheurs
et j'ai oublié le passé.

Il s'agit d'un voyage,
un voyage en Sardaigne.
Allez viens, je vais te dire
comment j’ai failli y rester.
Dieu nous a sauvés,
nous avons vu la mort de nos yeux.
Que les vers me mangent et non les poissons!

Quatre heures que je te raconte dans la colère,
la mer était calme, mais il a fini par s’agiter,
les vagues venaient contre nous
pauvre bateau
il ne savais pas quoi faire de nous.
C'était nous qui pleurions pour elle
ou elle pleurait pour nous?
Je te le dis,
la mort, nous l’avons vu entre nos yeux,
l’eau entrait dans le bateau
on la ramassait avec les bidons,
le GPS s’était éteint,
le téléphone portable ne marchait plus.
Ceux que nous fuyions, maintenant
on espéraient qu’ils viennent nous arrêter,
les types avaient pris notre argent
pour nous envoyer vers la mort.
Là, j'ai cru être mort,
Je me suis dit: «Ma vie est parti»
et j'ai pensé à mes parents
et je leur ai demandé pardon,
mais heureusement le seigneur, qu’ils soit loué,
ne nous a pas oubliés,
et les invocations des parents sont arrivées
même sans GPS

Nous avons vu un bateau venir de loin,
Nous avons applaudi et nous avons crié,
nous nous sommes dit: «Un nouvel Espoir»
et l’âme est retournée en nous.
Ils nous ont embarqués et nous ont nourris,
ils nous ont soignés et nous ont couvert
et ils nous ont accompagnés en Sardaigne,
heureux mais sans avoir rien compris.
Allez viens, je vais te dire ce qui s'est passé

Il s'agit d'un voyage,
un voyage en Sardaigne.
Allez viens, je vais te dire
comment j’ai failli y rester.
Dieu nous a sauvés,
nous avons vu la mort de nos yeux.
Que les vers me mangent et non les poissons!

Ils nous ont lavé comme on lave une pale,
et j'ai pleuré de voir les enfants de mon pays
dans cet état,
ils nous ont ligoté comme des moutons
et ils nous ont emmenés au centre,
Pleure Jugurtha, pleure Antar *,
pourtant, je suis Algérien et mon cœur est chaud
Je ne comprends pas comment ils aient fait
à me jeter dans le feu,
Ils me disent que je suis un harraga
mais c’est moi celui qui a brûlé
et seulement celui qui a essayé comme moi et qui y a goûté me comprend.
Ils ont passé dix jours dans le centre
mais on aurait dit dix ans,
au pays on nous a contés parmi les disparus,
Nos parents ne savaient pas
si nous étions morts ou vivants,
et la douleur brûle plus pour les disparus
que pour les morts.
Un Italien viens nous voir
il parle à travers des gestes,
il s’adresse à nous de loin
même pas s’il avait peur de la peste.
Là j'ai compris,
On nous a recueillis
comme des bagages
pour être réexpédiés à notre pays.
Nous remercions Dieu nous avons été sauvés,
regardez ceux qui sont morts,
leur vie est terminée sans un sens,
Une mère attend son fils
et un poisson l’a mangé.
Les gars, si vous êtes en difficulté
retournez à Dieu.

Il s'agit d'un voyage,
un voyage en Sardaigne.
Allez viens, je vais te dire
comment j’ai failli y rester.
Dieu nous a sauvés,
nous avons vu la mort de nos yeux.
Que les vers me mangent et non les poissons!

* Jugurtha était un roi berbère de Numidie qui au deuxième siècle avant JC, se mit en guerre contre l'empire romain dans les régions de l’actuelle l'Algérie. Antar était un célèbre poète pré-islamique arabe, il a vécu au sixième siècle.